(2004-2021)

Chacun sa merde
Une année difficile
Tel-Aviv : Ailleurs est pire
Demi-journal, tome 1
Comme un arbre
L'ABC du sentiment
New-York : The Clown of Liberty
Le sexe peint
Silences

Chacun sa merde

KDP, 2021.

Chacun sa merde rassemble trois brefs recueils écrits entre 2012 et 2015 : "Misanthropie Internationale", "Chrysalide sur la langue" et "L'ABC du sentiment". Ensemble, ils représentent la transition thématique et stylistique amorcée avec New-York, dont le premier recueil est contemporain, et qu'illustre bien le dernier poème de "Chrysalide":

Amie, à quoi reconnaîtrai-je ton retour ?
À quel orage ou quelle averse en mon domaine
intérieur que tu as quitté - non, en fait
c'est faux et tu n'étais jamais partie. (C’est très
étrange, d’ailleurs, de te parler ainsi et au féminin.
N’es-tu pas moi, moi quand j’accepte de me taire ?)
Ce n'était pas une perte, c'est une transformation
qui a peut-être mis un peu longtemps à s'accomplir
cette démangeaison inchangée de l'organe
par lequel s'accomplit la parole
 dont sortent les mots.

Alors qu'initialement faisait partie de mon intention poétique une ambition d'élever le niveau de langue toujours davantage, vers plus de brillance sonore, plus de complexité sémantique, plus de raffinement lexical, cet avant-dernier vers barré et remplacé par son équivalent plus simple représente le choix de ne plus chercher si haut, mais là, devant moi (comme l'étaient ces "Sept arbres" de l'été 2011, précurseurs à leur manière), l'inspiration et la précision du langage (re)définissant ce qui est un poème.

C'est dans les trois longs poèmes de "Misanthropie Internationale" que prend forme, de manière autonome après la collaboration qu'était New-York, ce nouveau style et la voix qui lui correspond, que reconnaîtront sans peine les lecteurs du Demi-journal. Les deux premiers étant parus dans la revue Traction-Brabant (et sur le blog de ladite), je reproduirai ici le troisième :

Pacific Mall

Au centre commercial, un bruit
continu de jeu vidéo, une musique
banale en arrière-fond, un bruit
confus de pas, de cris, font une gangue
amère où se noie toute joie.

Mais les enfants sont contents
les enfants sont toujours contents
tant qu’on les laisse être enfants.

Les adolescents sont contents
tant qu’ils ont une activité
à travers laquelle se chercher.

Les adultes sont contents
car ils ont bien travaillé :
ils ont gagné le droit d’acheter
ce qui les rend et leurs enfants contents.

Les vieux seuls ne comprennent
pas de quoi on parle.


Le caca des vieux sent la mort
ça les met de mauvaise humeur.

Quand j’étais petit
je trouvais les couches sexy.
Maintenant ça n’est plus possible.

Mourir tout de suite
personne n’a envie de mourir tout de suite.
Même les suicidés ont besoin de souffrir avant
et de se rendre ainsi la vie insupportable.

Comment tuer son père ou sa mère
juste parce qu’ils nous dégoûtent ?
On a envie qu’ils ne soient plus là :
ça nous empêche de les tuer.
On se dit qu’à leur place on préférerait mourir
et de s’imaginer à leur place, on ne peut plus les tuer.

C’est un piège.
Il faudrait tuer son père et sa mère avant qu’ils soient vieux.


Les gens
sur les bancs
sont fatigués.

Je suis sur un banc.
Je suis fatigué.

Les gens
sur les bancs
sont japonais.

Je suis sur un banc.
Je suis fatigué.

Les gens
sur les bancs
sont des employés.

Je suis sur un banc.
Je suis fatigué.

Les gens
sur les bancs
sont fatigués.

Je suis sur un banc.
Je suis fatigué.


Une partie de l’argent qu’on te donne
c’est à condition que tu le dépenses.

Pour accéder à certains salaires
il faut un costard d’un certain prix
une voiture d’une certaine marque
une certaine qualité de femme.

Travailler n’est pas très rentable.


On ne travaille pas pour l’argent
mais pour ne pas être seuls
pour savoir quoi faire de ses journées
pour être autorisés à baiser.

Quand on ne travaille pas
on a moins besoin d’argent.

On prend son temps.


Si je bande en public
je ne m’appartiens plus
j’appartiens à l’espèce.

Mon corps est à qui veut le prendre
je ne pourrai pas résister.

Je ne suis respecté comme individu
qu’au prix de ma sexualité.


Quand je me bats mes bourses rétrécissent
mon vit se recroqueville.

Je suis à mon plus respectable.

Les femmes n’aiment pas la violence.


Les femmes ne veulent pas que je m’appartienne.
Elles veulent que j’appartienne à leur bébé.
Elle me veulent toutes, c’est épuisant.
Il faudrait toutes les féconder
avant de pouvoir jouer.

Comme c’est impossible, je bois
pour ne plus être en état de baiser
et quand j’ai bien bu, je me bats.


Le bruit du jeu vidéo
ne s’est pas arrêté
depuis une heure.

La musique non plus.

Les gens ont toujours l’air contents.

Une femme dont j’ai regardé tout à l’heure
les seins par désœuvrement
est venue s’asseoir sur le banc près de moi.

Elle n’a pas l’air fatiguée.

      (Cebu City, Philippines, 27/7/12)

Enfin, dans "L'ABC du sentiment", déjà publié à part et décrit ci-dessous, je montrais que cette voix et ce style pouvaient s'inscrire dans d'autres structures abstraites et collaborations artistiques, y compris des plus élégantes, sans perdre leur côté gouailleur :

convivialité

— Hé, Toinette, regarde un peu !

Avec deux noix et une merguez,
il a fait un sexe d'homme.

Avec deux abricots et une banane,
il a fait un sexe d'homme plus gros.

— Ça c'est toi, il dit, et ça c'est moi.

J'avale mon verre de vin d'un trait.


Les trois recueils rassemblés constituent donc un respectable compendium, sous un titre représentatif de mon goût pour l'antiphrase, comme expliqué ici.

Une année difficile

KDP, 2021.

Beau, triste et cru, c'est peut-être mon recueil préféré aujourd'hui. Comme je le trouve encore beau, 5-6 ans après sa création, je n'ai pas grand-chose à en dire. Quel intérêt d'ajouter des mots moins beaux pour décrire ce qu'on a fait l'effort d'écrire beau ?

Mes professeurs de critique littéraire faisaient la grimace à ce genre de propos. À la limite, en laissant l'auteur à part, on peut utiliser des mots courants pour communiquer à autrui ce qu'on a ressenti ou pensé en lisant. C'est utile si l'on veut encourager autrui à lire le texte évoqué ; ou alors pour partager un plaisir commun, après avoir lu chacun de son côté.

Mais ces articles sont soit un encouragement à lire, auquel cas je peux formuler des impressions analogues à celle d'un lecteur, descriptives, marginalement affectées par le fait d'en être aussi l'auteur ; soit un commentaire d'auteur destiné à ceux qui auront déjà lu et que cela intéresse, sur la manière de faire, par exemple, ou les circonstances de la création.

Parce que je trouve encore ces textes beaux, c'est-à-dire qu'ils me font ressentir une émotion esthétique, je ne sais pas comment formuler des impressions de lecteur. C'est une lacune personnelle, sans doute : traduire en mots un ressenti esthétique m'a toujours paru faux, à moins que ces mots ne soient eux-mêmes pesés et maturés dans un acte de création, c'est-à-dire produisant un poème ou un texte en réponse à cette émotion artistique, et non pas un discours d'ordre cultivé ou savant. Je n'entends nullement faire de ce mien défaut une règle générale, mais ne saurais non plus l'empêcher de s'appliquer ici.

Quant aux circonstances de la création, elles sont évoquées dans le texte, de manière indirecte certes, mais précisément définie et contribuant à susciter une émotion. Pourquoi les répéter ou révéler, car ce serait le cas, qu'on a un peu triché ? Oui, les événements sous-tendant cette "année difficile" se sont en réalité produits au cours d'une période de deux ans, que j'ai jugé souhaitable de condenser, pour le titre, en une seule. Nous voilà bien avancés.

Demeurerait la manière de faire, mais celle-ci est abordée dans un article qui sert de postface au recueil et qui est reproduit depuis un certain temps sur ce site, sous le titre Remarques brèves sur le poème. Pour aggraver mon cas, cet article se termine par les phrases suivantes, exprimant une réticence qui ne m'a pas quitté : "Ces remarques, nées d'un besoin d'exister socialement, je les échangerais volontiers contre un poème ; mais ne saurais les en faire suivre, tant l'usage du langage y est autre. Il faudra d'abord rester quelque temps silencieux."

Il ne semblait donc pas facile d'écrire cet article, rendu nécessaire par la continuité du projet de présentation de mes livres précédents (omettre le plus beau à mes yeux me paraissait dommage), et je ne peux que me féliciter d'être parvenu, en expliquant pourquoi je ne le pouvais ou voulais pas, à son terme.

Un court extrait viendra adéquatement compléter ce propos :

Aux critiques

Discuter avec vous
     des idées
c'est pour moi comme décrire l'aspect
du produit de ma digestion :

quelque chose que je fais volontiers
et avec intérêt, mais qui ne dit rien
     des aliments que j'ai mangés
ni surtout de leur goût.

Tel-Aviv : Ailleurs est pire

KDP, 2021.

Quelques années après New York, où je n’étais jamais allé, mais que je décrivais à partir des gravures du reporter principal, j’ai voulu reprendre l’expérience à mon compte, en allant cette fois écrire des poèmes sur place, dans un endroit nouveau. L’idée de Tel-Aviv est née d’une rencontre, comme le narre la quatrième de couverture, et d’un opportunisme : la période n’était pas pour moi des plus heureuses et j’avais besoin de voir du pays. La situation particulière de Tel-Aviv, perçue à travers le milieu culturel qui me servait d’introduction, me semblait riche en contrastes et possibilités d’observation.

Il s’agit donc de poèmes de voyage, écrits au hasard des expériences et reflétant à la fois un parcours spécifique, plusieurs fois aidé par la chance comme par exemple à la frontière en arrivant (…), et une subjectivité en mouvement mais transportant également un poids inchangé où qu’elle aille. En publiant ce texte, quatre ans après l’écriture, la comparaison qui m’a parue la plus apte à le définir était celle du journalisme gonzo, une sorte de Las Vegas Parano en plus soft (finalement), même si, avec un peu plus de recul encore, la partie « journalisme » relève davantage de la critique culinaire : vous obtiendrez, à la lecture, au moins quelques bonnes adresses de restaurants.

Je n’avais par ailleurs pas de compétence particulière pour aborder la géopolitique du Proche-Orient, et ne l’ai fait qu’en poète, c’est-à-dire en passant et sans prétendre à la moindre exhaustivité, puisque mes observations dépendaient de ce que je croisais. Il demeurait à mes yeux intéressant de venir voir par soi-même et de parler à quelques personnes, au lieu d’avoir seulement de loin des opinions savantes. Ma capacité à entendre, dans une salle pleine de monde, toutes les conversations en simultané, si elle est d’ordinaire plutôt un handicap, s’est avérée utile en plusieurs occasions : il se rencontre beaucoup d’autres commerces et nationalités, à Tel-Aviv, que celles mentionnées souvent dans les journaux. Dans l’ensemble, ce fut une promenade intéressante, et j’ai dû vraiment faire un effort pour me rappeler qu’il y avait et qu’il y a toujours la guerre.

Extraits :

Et ça n’a aucun sens
de partir comme ça sans raison

(pas même le tourisme que
je pratique peu) sans raison

(pas même le sourire de Sharon
car je pratique peu l’amour aussi
et de plus elle ne sera pas là) sans raison

(pas même la voix de Yonit
qui chante Edith Piaf en hébreu)

(pas même les sarabandes de Talula Bonet,
Ziona Patriot et autres dragqueens célèbres)

(pas même l’et cetera de toutes ces cultures
qui menacent de s’ouvrir à moi)

sans raison, non, vraiment sans raison
mais j’espère avec imagination.

***

Mieux qu’une kippa surgelée,
    c’est une pita motorisée
par les dizaines de poissons qui la picorent
    que je vois avancer
à la surface de l’eau du port de Jaffa.

Demi-journal, tome 1

KDP, 2020.

Si vous lisez ces lignes, il est à supposer que le principe du Demi-journal ne vous est pas étranger. Ses origines sont assez simples : suite à l'évolution menant à Comme un arbre, j'avais toujours l'envie d'aborder toute sorte de sujet, mais pas nécessairement restreint à l'actualité du monde (la mienne étant parfois intéressante aussi et le monde, c'est bien connu, se distinguant parfois également bien au miroir intérieur de la personnalité qu'à celui extérieur des représentations collectives) et sans m'astreindre à un rythme quotidien qui, même si la rapidité assumée de ces poèmes fait partie du projet[1], ne me permettait pas de reprendre mon souffle (j'en profite pour dissiper ici cette rumeur persistante selon laquelle il existerait un journal entier — un poème par jour ! — dont la moitié seule serait offerte au public : c'est un mensonge grossier colporté par l'auteur du Demi-canard, imitateur médiocre et nauséabond jaloux de mon succès).


  1. Voir l'article Comment écrire un poème par jour ↩︎

Plutôt que de disserter savamment, je propose donc à la suite quelques échantillons.


Une vaginette lubrifiée
et les mots-croisés du New York Times
auront suffi à te remplacer, ma belle
amante de ma jeunesse
pour ce qui est de mes besoins premiers.

Ton visage comme une éclipse
dans la lumière du soleil
me manquera encore un peu ;
mais à toi aussi, et cela
me procure un ultime réconfort.


Occupez-vous de votre fille,
  madame,
puisqu’elle vous « harcèle »
  — le mot est de vous —
quand vous préféreriez tranquille
-ment m’écrire des lettres d’amour.

Occupez-vous de votre mari,
  madame,
bien qu’il soit devenu sourd à vos charmes ;
je ne suis pas celui qui ravivera votre flamme
  et son thermostat déréglé
qui met votre voisinage en danger.

Et surtout, ne vous occupez plus de moi.


L’odeur de pommes au four
se diffusait dans les toilettes
  délicieuse
à mesure que se vidait d’un jet fumant
la bouteille de cidre aussitôt avalée.

Des pommes au four au boudin noir,
  il n’y a qu’un bond
qu’en me retournant j’accomplis rassasié
  et hilare
car ce n’étaient pas des toilettes

et je n’étais pas soûl.


Mes racines s’enfoncent dans la mort,
tandis que mes branches soulèvent les cieux.

Voulez-vous caresser mon tronc ?
mademoiselle, pour dire que vous m’aimez.

J’en ai besoin aujourd’hui
davantage qu’hier ou demain.


Je réfléchis le sexe dur
ce dont je mesure l’illogisme,
mais le sexe absent je ne suis pas
  l’homme entier
    qu’il me faut
  considérer.


Il est une femme que je n’ai connue
qu’un soir où nous avions trop bu
de bière ; le matin, nous avions lu
en séminaire des pages de Monique Wittig
et lorsqu’après les bars elle m’a entraîné
chez elle, je lui ai pissé dessus —
sur le visage, dans les cheveux, sur les seins,
elle à genoux sur son lit, adorant
la pluie dorée que mon ivresse lui offrait.

Après, il y a eu un moment de pause
et je me suis souvenu que j’étais en couple
et ne souhaitais pas faire l’amour avec elle
qui gisait belle et moite dans sa serviette.
Je l’ai dit ; elle m’a répondu comprendre,
tristement, et je suis rentré chez moi.

Comme il pleuvait, elle m’a prêté un parapluie.


Un nuage dans la bouche
elle s’efforce de sourire
tandis qu’à ses lèvres s’approchent
de nouveaux sexes bandant
venus ajouter au nuage.

Moi-même, je crache
dans mon mouchoir
un petit cumulus.


Tu pars en Bolivie :
  trop loin.

Même si en pensant à toi,
mon sexe s’allonge :
  — quand même trop loin.

Comme un arbre

KDP, 2020.

En 2015-2016, lorsque j’expliquais autour de moi que mon projet d’écriture en cours consistait, au moyen d’un poème par jour, à “décrire l’actualité comme un arbre”, mes interlocuteurs avaient tendance à me regarder un instant en silence, puis à changer de conversation.

Premièrement, on associe souvent l’écriture poétique à des thèmes “poétiques”, c’est-à-dire charmants, suaves, subtils, émouvants ou niais, apparemment aux antipodes du contenu des journaux, qui s’attaquent au réel dans toute sa brutalité crasse. D’un côté, l’imaginaire ; de l’autre, le factuel. Mais puisque je ne voulais plus parler de sentiments (voir plus haut), il me fallait bien trouver d’autres sujets : les arbres en premier, puis… quoi ? J’allais découvrir qu’à peu près tout, de la géopolitique au cours de la bourse aux résultats des courses hippiques, pouvait se prêter à la même attitude.

Deuxièmement, même si l’on acceptait l’idée qu’un poète s’en prenne à l’actualité, que signifiait donc cette énigmatique référence : “comme un arbre” ? Certes, les arbres sont magnifiques et, pour qui souhaite représenter visuellement des structures abstraites, source inépuisable de comparaisons variées. Cela n’explicite guère, cependant, la méthode de description qui leur convient ni l’éventuelle application de celle-ci aux événements du Monde (le journal, bien sûr).

La première différence, c’est que les arbres ne vous parlent pas. Ils sont là, ils existent de bien des manières complexes et relationnelles, il arrive qu’ils soient beaux, mais ils ne contiennent pas (ou rarement, et ce n’est pas de leur faute) de discours adressé aux passants. Les représentations disponibles du monde (dans le Monde ou ailleurs) contiennent, elles, toujours un discours, plus ou moins intentionnel, plus ou moins explicite, définissant leur écart (jamais nul, idéalement réduit) par rapport à la réalité.

Deuxième différence : un discours appelle une réaction ou une réponse fondée sur des bases de même nature que les siennes (connaissances, idéologie, opinions), tandis qu’un arbre, ne vous ayant rien dit, n’attend pas de réponse. Cela vous permet d’approcher d’abord l’arbre selon la perception que vous en avez : perception qui n’est pas neutre non plus, mais plus simple et moins construite, chargée de moins d’intentions que les discours. Si vous souhaitez en dire quelque chose (ce n’est pas obligatoire), ce sera en lien avec cette perception et non sous forme de réponse à un discours (réponse qui est en quelque sorte un discours “au carré”, multipliant entre eux les éléments du discours premier et de la réponse, de telle manière que les limites de ce qu’on peut concevoir et contrôler dans son langage sont vite atteintes).

Troisième différence : le type de langage possible est donc, a priori, fondamentalement différent selon que l’on décrit un arbre ou un sujet d’actualité. Travaillant à partir de ma perception, je peux trouver des mots simples et précis, structurés de manière à exprimer un aspect qui me paraît notoire de l’arbre qui est face à moi, et en faisant cela se construit progressivement le mouvement de pensée[1] d’un poème. Concernant l’actualité, il semble bien difficile de s’extraire du mille-feuille interprétatif présidant aux discours, à plus forte raison puisqu’on n’a généralement pas de perception personnelle de l’événement sur laquelle s’appuyer.

Troisièmement, donc, mon projet consistait, après lecture de plusieurs sources journalistiques d’orientations politiques diverses et dans plusieurs langues (j’en maîtrise quatre suffisamment), à tenter d’offrir une formulation simple, aussi simple que celles qui naissent de la perception d’un arbre, d’un événement du jour. Il y a immédiatement une grande différence, par rapport à la langue journalistique, dans l’énoncé le plus brut possible des faits initiaux : certaines réactions évidentes apparaissent qui, à cause sans doute de jugements de valeurs implicites et d’un effet de répétition (le nombre de morts quotidiennes valant d’être mentionnées et pourquoi est une notion qui évolue si la question se pose tous les jours), n’émergent plus à la surface du flot médiatique. À partir de là, mon idée était de voir si je parvenais à faire un poème, en jouant sur les cordes habituelles de ma lyre, mais en pratique l’essentiel du chemin était déjà fait.

Je m’y suis également astreint tous les jours, afin de ne pas avoir trop de temps pour réfléchir (et risquer de concevoir à mon tour des discours). Je n’ai pas évité de faire de l’humour, lorsque l’occasion s’en présentait : ayant défini par le passé la poésie comme “un jeu de mots qui ne fait pas rire”, je n’étais pas mécontent de me contredire. J’ai commencé à mettre ces poèmes sur Twitter et, à la suggestion d’un ami publiciste, à y ajouter des hashtags : cela m’a apporté quelques lecteurs qui s’intéressaient au sujet, plutôt qu’à la démarche poétique ou à mon écriture. Parmi eux, ceux qui m’ont fait part de leur réaction étaient agréablement surpris ; je trouve amusant pour ma part d’imaginer celle des autres.

Ce rythme quotidien a contribué à me donner l’idée du Demi-journal : ce ne sont pas des poèmes longuement retravaillés, mais d’une part, cela me semble pouvoir montrer, à force d’essais divers, en quoi consiste le minimum, ou l’essentiel, de ce qui fait un poème (qu’un poème est un poème), d’autre part ce rythme d’écriture me permettait d’ancrer la poésie dans le quotidien, en tant que pratique me procurant du plaisir et du sens en elle-même, et pas (seulement) une discipline artistique minoritaire, précieuse et désuète, concernant surtout les professeurs et philosophes en mal de citation. (À suivre…)


  1. voir l'article "Remarques brèves sur le poème" ↩︎

Extraits :

30/7/15

Aujourd’hui, à Jérusalem, 6 personnes
ont été poignardées pendant la Gay Pride
par un homme sorti de prison il y a trois semaines
après dix ans purgés pour avoir poignardé
2 personnes pendant la Gay Pride 2005.

20/8/15

Aujourd’hui, le Premier ministre grec a démissionné.
Élu en février sur un programme d’extrême gauche
qu’il n’a pu appliquer dans un pays au bord de la faillite,
forcé en juin-juillet de céder aux diktats
libéraux (de droite) des partenaires-créanciers du pays
au prix de sa majorité parlementaire
mais avec le soutien d’une coalition de ses anciens ennemis,
il espère être réélu dans un mois.

15/10/15 #taxetampon #budget @CECKERT56

Aujourd’hui, le secrétaire d’État français au budget,
Christian Eckert, a rappelé aux députés
qui souhaitaient voir passer la taxe
sur les produits de protection hygiénique féminins
de 20 à 5,5 % en tant que « produit de première nécessité »
que la mousse à raser des hommes est taxée à 20 %
et que les hommes, eux, saignent du visage tous les matins.


L'ABC du sentiment

KDP, 2020.

Ce projet est né d’une commande du compositeur Arnaud Desvignes qui voulait, en réponse à son prédécesseur Arnold Schoenberg, auteur de Pierrot lunaire (1912), composer un nier l’eau du nerf et avait besoin d’un livret pour la chanteuse. Ce texte existe, et l’œuvre musicale a vu le jour en 2018, mais en songeant aux trois fois sept petits poèmes qu’il m’avait demandés, et qui devaient être très courts, j’avais conçu au passage cet autre ensemble pas tellement long, mais tout de même un peu trop pour son usage. C’est néanmoins pour cela que le plan structurant ces vingt-et-un poèmes leur est dédié à tous les deux.

La question du sentiment en poésie m’en inspirait depuis longtemps. Après en avoir bien tâté, j’avais envie de décrire tout simplement des arbres, voire le monde entier comme un arbre, c’est-à-dire de cesser d’envenimer les choses avec ce que je ressentais d’intense et de prendre le temps, à la place, de les regarder tranquillement. Mais pour accomplir complètement cette transition, il me fallait régler des comptes, crever l’ABC du sentiment qui m’animait encore.

On m’a plusieurs fois demandé, lorsque j’ai publié ce livre, où j’avais trouvé ma liste de sentiments. Mes interlocuteurs semblaient déçus que je l’aie faite moi-même. Pourtant, autant je conçois bien que dans une démarche scientifique, il soit essentiel de s’appuyer sur la somme des connaissances déjà disponibles, autant dans une démarche artistique, je ne crois pas inutile de réinventer la roue. — Je pense bien sûr à la « roue des émotions » de Robert Plutchik :

D’une part, l’introspection n’est pas la pire des manières de se faire une idée de ce qui a lieu à l’intérieur de soi, d’autre part, puisqu’il s’agirait juste après de donner à chacun de ces sentiments l’expression la plus complète et définitive qui soit à ma portée, la démarche ne pouvait qu’être personnelle, avec cette intention de trouver en soi ce qui concernera chacun, mécanisme (ou illusion) fondamental(e) de toute création artistique, si vous vous voulez mon avis.

J’ai donc sorti les classiques (amour, haine, joie, peur) et ce n’est qu’en remarquant un bon nombre de paires antonymes que je me suis imaginé, en bon élève repenti, d’ajouter à une thèse et une antithèse l’hypothèse d’une synthèse un peu originale : ainsi, entre l’amour et la haine, j’ai supposé l’ennui, entre la fierté et la honte, l’objectivité, entre la convivialité et la solitude, la masturbation (entre-deux ou dépassement, bourgeonnement hégélien, comme on voudra).

Ensuite, je les ai ressentis une dernière fois, ces sentiments, en tâchant de dépeindre de mon mieux ce qu’ils me paraissaient mettre en jeu (voir l’extrait ci-dessous). Depuis lors (c’était en 2015, selon cette autre chronologie qui n’est pas celle des publications), je vis dans un extatique détachement émotionnel, guéri à jamais de tout sentimentalisme et même du moindre frémissement passionnel, je vous assure que c’est vrai et c’est tout le mal que je souhaite aux lecteurs de ce livre.

Extrait :

                                 amour

Com' quand on a l'cul nu sous la lune
et qu'y fait froid mais qu'on aime ça
Com' quand on a l'eau à la bouche d'vant un mille-feuilles
et qu'le mille-feuilles c'est toi et moi
Com' quand on sait pas quoi dire tant y en a.

Alors, le froid, la faim et la misère
t’atteindront pas, bouffi.


New-York : The Clown of Liberty

livre d'artiste avec Samuel Moucha, 2012.

Ce projet est né d'une collaboration avec Samuel Moucha, ami de longue date et par ailleurs possesseur d'un idiolecte différent du mien. À la faveur d'un bref séjour aux environs, Samuel avait réalisé une série de gravures sur New York, ville où je n'étais jamais allé bien qu'ayant vécu cinq ans dans d'autres États de la même Union ; mais ses réactions d'Européen revêche ne m'étaient pas étrangères, connaissant aussi bien l'idéologie dominante du pays que la personnalité de cet artiste voyageur. L'idée s'était donc présentée d'illustrer les gravures par des poèmes, travail que j'ai toujours apprécié, car de la contemplation d'images composées peuvent naître des formes verbales très pures, je veux dire déjà pourvues d'une forme extraite de l'image, avant même d'être des mots du dictionnaire. Mais à ce procédé bien établi était venu s'ajouter quelque chose d'inattendu.

De retour à Prague, Samuel m'avait envoyé des copies des plaques de gravures (voir l'exemple ci-dessous), et avant de me lancer dans l'écriture, j'avais voulu l'entendre au téléphone me redire pour chacune ce qui l'avait inspiré, la situation et le sentiment qui en étaient à l'origine. Là, prenant note rapidement des termes que Samuel employait, il m'est apparu que ceux-ci n'étaient pas dépourvus d'expressivité, les formulations pas dénuées de trouvailles spécifiques, et que je pouvais m'en servir, plutôt et tout aussi bien que de ma propre langue abstraite, pour donner une voix d'autant plus authentique aux images qui étaient mon sujet. C'est ce que j'ai fait quelque temps plus tard, lors d'un séjour improvisé à Barcelone, au rythme d'un verre de vodka et de deux gravures chaque matin (ce qui ne fait que dix verres et demi pour l'ensemble, comparativement peu pour un livre).

Comme il apparaîtra sans difficulté à ceux qui auront lu mes premiers poèmes (dont ceux de Silences et du Sexe peint) et ceux datant d'après 2012, je me suis rapidement approprié cette nouvelle voix où se mêlaient une langue familière empruntée au quotidien et ma recherche poétique telle qu'elle était née des livres. Ce choix stylistique surprend parfois, m’attire des réactions condescendantes de certains qui me croient incapable de préciosité et m'identifient, de ce fait, à une classe sociale qu'ils ne souhaitent pas entendre ni valoriser culturellement. Cela m’a par exemple fermé la porte de quelques revues, qui précédemment appréciaient mon langage châtié et mes sujets détachés du réel (mais comme disait Coluche, être détaché, ce n'est pas être propre), et ouvert celle de quelques autres.

Pour ma part, je trouve que cela va de soi : les qualités formelles de l’écriture (rythme, sonorités) ne sont pas limitées par le niveau de langue, l’acuité de la pensée non plus. Mais cela reste parfois perçu comme étant un peu choquant, un peu transgressif (alors que bon, non), comme nous aurons l'occasion d'en reparler.

Imprimé à Prague à 99 exemplaires (car en France des obligations légales apparaissent à partir de 100 exemplaires importés de l'étranger) numérotés et signés par les auteurs, ce livre était disponible en vente directe au prix de 20 euros. Sa rareté en fait désormais un objet de collection, donc inestimable.

Extrait :

Penguin Society

La troupe des mecs de Wall Street s’en bat les couilles :
y sont tous pareils depuis l’début du 20e,
ya que la couleur du starco qui change
– et la hiérarchie des laisses : cravates, nœuds paps, ça va toujours
tant qu’t’as pas le cou nu là on te siffle,
va cacher ta honte hors des limites du quartier, blanc-bec
(attention le pingouin n’est pas manchot quand il a bu).

On n’est pas loin de l’église mais le ciel a la taille d’un mouchoir,
l’autre qui ramène ses courses a dû voir la Vierge ou trop rater l’école,
car enfin est pingouin qui veut : suffit de prendre place au sein du cercle,
peu importe qui chevauche qui
quand vient l’hiver la chaleur va dans les deux sens.

Faut être con pour s’en priver.


Le sexe peint

Editions La Cinquième Roue, 2007.

On peut être inspiré par beaucoup de choses. À l'époque, je l'étais surtout par mes sentiments, par la peinture, par mes rêves nocturnes et diurnes. Mais pour ce texte, j'essayai quelque chose de nouveau : partir de mes propres mots, en développant de nouvelles images et mélodies qu'ils m'apparaissaient, à la relecture, contenir. Je le fis une première fois pour chacun des vers d'un poème, puis encore pour les premiers des paragraphes ainsi formés : de l'écriture sur de l'écriture sur de l'écriture, c'est-à-dire une espèce personnelle de palimpseste.

En même temps, j'étais préoccupé par la relation ambiguë qu'entretenait la femme que j'aimais avec une sienne amie lesbienne et par les sentiments que cela m'inspirait à l'égard de… cette dernière. À mesure que les vers s'ouvraient, mes désirs moins que subconscients faisaient surface et en naquit au moins une image amoureuse qui m'enchante jusqu'à ce jour :

« C’est le nom que j’aime à boire, quand au double horizon de ses cuisses se lèvent deux soleils parallèles »

Réalisant sans doute ainsi l'ambition véritable de mes fantasmes lubriques, je me faisais femme pour observer, sans désintérêt, un homme et une femme ensemble et m'y mêler. D'ailleurs, je publiai d'abord ces poèmes en revue sous un pseudonyme féminin, celui de Régine Balaton, à qui le livre est dédié « pour m'être absenté ».

Le titre était à l'origine Mulier picta, « la femme peinte » en latin, lorsqu'enjoint par un ami peintre de lui donner sous un quart d'heure un texte pour le journal de la galerie où il exposait, j'ai couru chercher ces feuillets (c’était avant que tout soit en ligne). Plus tard, il a pris une forme plus précise, en écho à l'image de couverture qui s'était imposée. De celle-ci, je peux seulement dire qu'il s'agit de l'impression à la peinture bleue, appliquée au pinceau sur l'objet, d'une véritable origine du monde, et que je l'ai faite moi-même.

Publié aux éditions La Cinquième Roue, ce volume coûtait 10 euros et il m’en reste très peu, mais il semble encore disponible chez certains libraires en ligne.

Extrait (le poème initial) :

Image  nue, sous le drap du monde piquant mes lèvres, braise brûlant mon ventre, nuit mes yeux.
  ton souffle est un adieu qui se partage, les bruits du monde se partagent les cieux.
  amen, brune d’oracle jour à tes jambes, opposées d’aurores.
  nuit jour à mes yeux nus, j’ai renoncé encore au sommeil, aux paupières de gouaches intenses, j’ai renoncé aux silences, abandonnés, aux battements de.
  jouir encore, aux renoncements, aux bruits dans la salle de bain, dans la douche de mon aurore.
  accepte, n’oublie pas, vergogne, déverrouille.
  nuire encore, aux déracinements, aux fruits dans la balle de seins, dans la bouche de mon sort.
  amour, n’oublie pas que je t’ai trouvé et que je te tiens.
  que je ploierai mon langage jusqu’à mourir, si tu oublies.
  je n’ai pas choisi, je mène mes lunes aux socles des hampes, il se passe, toujours aussi peu, dans la rue de mon acte simple.
  ne crois jamais, toi nue, que c’est fini.
  que le socle du monde tombe monderait si c’est fini.
  que la balise simple à fleur de poitrine, rutilante, fâne.
  pâlirait, d’oubli qu’encore aux mères meurtries, aux lèvres, soulevées si faciles mères lancinantes d’oubli, qui encore mène pâle au même, au retour partagé.
  voix : prosternation de lèvres, rêve si courant qu’éperdu, regard de corps.
  au toucher de ma langue le drap de ton ventre est tombé, une autre fois t’exerceras à remonter, il y a les marches, les murs, les orangers.
  là s’est fondu une fois l’esprit qui t’a porté, une morte soufflait dans mon œil, ravivant l’immonde qui n’est pas toi.
  je n’ai pas choisi de t’apporter mon corps, me préférer.
  il y a d’abord eu ton nom, que j’ai porté dans le secret du grand dessein de Dieu.
  ta voix, c’était le saut d’une pierre m’oubliant, ta main, c’était mon sang.
  je tiendrai ma promesse et l’esprit me sera personne double au visage, à jamais marqué d’heure.
  de nuage.
  je réfuterai tant que tiendra mon nom toute étoile.
  ne crois pas, jamais, toi nue, que c’est fini.
  écarquille, bouge, ne rougis pas, accepte.
  la prière de l’ancien ange du moi remue, déceptive à souhait d’amour, lorgne à creux de cuisse s’imagine.
  la dernière gorgée du moi tiendra lieu d’ange, si la pénurie est jugée telle par l’assemblée des croyants, que nulle remontrance filtrée ne rattrapera le mort.
  quand s’en allant, du pas des sages, vers le dernier crachat de foudre des innocents, fusillés de rage oubliée, se mue en survivance l’aube.
  son sort accroché au canon de ma tempe, le ciel du bas échangé.
  tant que durera ta mort.
  s’accompliront mystères.


Silences

Editions La Cinquième Roue, 2004.

Si la poésie est un jeu de mots qui ne fait pas rire, l’auteur de ce premier recueil avait le sens de l’amour – et du jeu. Dans les extraits ci-dessous, au lyrisme des jeunes années s’ajoute une tendance à lier les sonorités par des échos et symmétries insistants, manière de dépasser la rime en fin ou milieu de vers en multipliant ses lieux et ses formes : chair/rêche, rime/mire, stèle/leste, mais aussi leste/céleste, absente/abstinente, et encore prière + hêtres = prêtres, prêtres + rois = proie, et cetera. Plus tard, j’ai pondu là-dessus un devoir à la fac, car l’analyse peut se poursuivre…

Compte-tenu de la difficulté à relire de ses propres poèmes si anciens, ce qui m’apparaît aujourd’hui, c’est qu’un usage musical du langage se développait, ainsi qu’une créativité symboliste “abstraite” (au sens où la dénotation ne se soucie pas du concret, mais de l’imaginaire). Lorsque je me réjouis aujourd’hui d’employer un langage familier pour parler du quotidien, c’est que j’ai l’impression que ces deux aspects ne sont pas moins présents, mais seulement moins évidents, car mis en action contre le réel, tout contre.

Les éditions La Cinquième Roue ayant disparu, on peut trouver ce livre d’occasion sur Internet (mais attention aux offres hors de prix sur Amazon, car l’original coûtait 5 euros neuf !) ou en me le demandant.

Extraits :

dioptre 2

la prière des hêtres lentement se lamente
hier de prêtres de prophètes et de rois
– aujourd'hui proie des lycaètes –
le peuple des arbres se referme
et mes mains se meurtrissent au tronc
à l'écorce triste

dioptre 4

étrangères à ton nom, miroir
les alouettes lestes qui mélangent
dans l’œil l’ombre et le soleil
vide truffé d’or en ta chair absente
faite de sel et de pierre

parallèles à mon regard, étrangère
l’absente se mire au sel de ta chair
rèche, l’abstinente rime une stèle d’or
gravé des noms célestes
qui perpétuent le souvenir
de l’ancienne lumière

qui lavait autrement les cœurs
les fronts étoilés des prophètes déchus
perclus des coups de rêche, l’abstinente
qui se retourne, s’éloigne
suivie d’ombres virevoltantes

miroir, étrangères à ton nom