Sept arbres (2011)

Ces poèmes ont été publiés d'abord dans la revue Triages, n° 28, juin 2016.

Le premier

au-dessus du terrain de pétanque
à côté de celui de jeux le long de
celui de football communal
en contrebas de la mairie
ce marronnier aux fruits verts qui pendouillent
parmi des feuilles à demi mortes
était il y a un instant, celui
de bien décrire sa situation, un essaim
inattendu d’abord, révélé par
après le premier frémissement visible
des chants discrets comme un murmure
de petits oiseaux-mouches ou moineaux
qui emplissaient la frondaison
de leurs voltiges picorants
alors qu’un ou deux déjà s’éloignaient

instant où l’arbre était essaim
vide le temps de le dire


celui du bout de l’allée –

seize marronniers de chaque côté
de l’étroite route en goudron
font un couloir ombragé
du portail qui vient de la forêt
en remontant vers la mairie
(qui perpendiculaire fait face
à la vallée de la Loire
c’est donc une entrée secondaire) –
tout seul en plein sur l’axe
central par où l’on remonte
tout lapidé comme toujours

derrière lequel un autre attire
dès qu’on y arrive l’attention
plus gros et sombre à moitié
mort picoré par les pics-verts

la mairie sonne l’heure deux secondes
avant l’église de St-Jean-des-Mauvrets


dans un grand bruit de copulation

au coin du terrain de foot on le voit de loin
le seul parmi la rangée qui borde l’autre côté
du mur à roussir déjà en plein été

du coin opposé vient le murmure
d’un plus petit de la même espèce
jeune et vert et le vent ruisselle
dans ses feuilles en pleine santé

ailleurs deux tourterelles s’accouplent
dans un bruit de branches cassées

plus loin un pic-vert travaille

deux chiens aboient
dans le lointain se répondent

les moineaux pépient

un papillon en poursuit un autre

une mouche bourdonne


le mort

depuis longtemps ses racines pourries
sont des moignons moussus sa souche
un fouillis grumeleux qui mêle
aux brindilles sèches les jeunes pousses

une toile d’araignée tendue et blanche
fait un linceul à l’instant

les pas qui dans le gravier s’approchaient
à présent se sont tus

le tronc noirci n’a plus d’écorce
que quelques plaques craqueleuses
à la base et près d’un nœud à mi-hauteur
après lequel le maquis recouvre
le peu qu’il reste de la cime

au bord du chemin le temps passe
encore demeure l’arbre abattu


une souche

entourée d’un halo où l’herbe ne pousse pas
où quelques brins jaunis demeurent
des feuilles rouges au creux d’une racine
une écharpe de liseron vert vivace

une bordure d’écorce noircie au-dessus
déchiquetée sur les côtés le bois
jauni et blanc dans les morsures
brun et pluvieux autour

au centre l’éplat grisâtre
où les anneaux des années strient
le relief tanné de la coupe
– comme les frises dans les églises
qui racontent l’histoire de France –
avec sa fente démesurée


pendant vers le sol

c’est un grand conifère et peut-être mélèze
au fort tronc droit d’où pendent lourdes et souples
comme des trompes d’éléphant les branches
nues jusqu’au bout où des bouquets d’épines
foisonnent un long manteau d’été
d’un vert taché de pointes rousses, comme au col
d’une princesse une rangée de queues de lièvre

ou de renard en haut le tronc percé abrite
un pic-vert ou deux en bas les branches
celles qui touchent terre abritent
un églantier ou deux les fleurs d’un rose sombre


le petit

dont une feuille orange seule
et la plus basse s’échappe :
il est tenu par un cadre
deux piquets une éclisse transversale
un panonceau annonçant
sans doute la variété l’occasion
de sa plante plus ou moins solennelle ;
les branches frêles vacillent
selon un plan bien ordonné
l’enthousiasme des débuts

le bruit de la pluie commence plus loin
l’avenir est au bord des chemins

nier l'eau du nerf

(Ce texte a été mis en musique par Arnaud Desvignes, comme évoqué dans cet article sur L'ABC du sentiment.)

I. À l'orée de te perdre

cils apprêtés
à l’encre noire
je tire et tu me dis

à l’angle des paupières
malgré ta laideur

(un coupe-ongles
en fera des pointes)

que tu me trouves
malgré ton absence

(en attendant les heures
s’ouvrent au-dessus
des crânes jaunes et oblongs)

si quelqu’un a porté
trois cercles d’or
est-ce par hasard ?

un instant je suis
l’autre que j’espère
dans un miroir


II. Seul à m'attendre

Je ne pense pas qu’il soit resté aucun

Il y a des morceaux de fables,
des formulations qui subsistent peut-être,

mais j’avais rêvé un autre nom à ta bouche.
récit de l’un qui dit :

– Ô, jusqu’à l’aube des choses,
je t’hume et te délace de mon cer-

humide d’herbe blanche et d’eau
de lune
de limace

veau persiste à renoncer,
Ô, jusqu’à mon crépuscule.

Je m’éloigne, je remonte les colonnes
de lettres passées sous silence.
Je ne pense pas.

III. À l'orée de te prendre

acide, l’éternelle brûlure se remet à couler
sur la peau et le crin qu’elle fond en mesure

au battement des tempes, de la main atrophiée
moignon qui se saisit à nouveau de l’impur

instrument du mal/instrument du bien
ah c'est bon !

sévice, je te rends ton épouse à mon front
chair à travailler dure n’hésite à lacérer

du profond de ses plaies je nourrirai ma gorge
braise avide à froisser dans la fente des lèvres

jus sucré sur ma langue

poison doux sur la tienne